
u flot de mots déversés depuis quatre semaines dans l'enceinte de la cour d'assises de Paris qui juge en appel l'affaire d'Outreau, on voudrait retenir longtemps ceux de deux femmes. A l'âge où d'autres regardent grandir leurs petits-enfants, la première partage son quotidien, dans un pavillon d'Outreau, avec un fils de 47 ans lourdement handicapé de naissance que, chaque matin, elle doit habiller, laver, raser, et qui ne peut ni manger ni se déplacer sans elle. Quand un commissaire de police avait placé Jean-Marc Couvelard en garde à vue, parce que des enfants disaient de lui qu'il leur enfonçait des baguettes de pain dans le derrière et qu'il avait dû en fabriquer exprès des plus petites, sa mère, Jeanine, avait pensé que tout cela était « une histoire de fous. » « Avec des procédures comme ça, on peut envoyer la France entière à la guillotine ! », est-elle venue crier devant la cour. La seconde, belle et blonde, émerge tout juste d'une jeunesse douloureuse qui s'était un temps échouée dans le quartier de la Tour-du-Renard, immeuble des Merles.
Emportée dans la tourmente d'Outreau, Karine Duchochois a dû attendre le verdict de Saint-Omer pour qu'on lui reconnaisse une innocence qu'elle n'avait cessé de crier pendant trois ans. Devant la cour, elle a simplement dit que le magistrat instructeur, Fabrice Burgaud, « n'a pas su écouter les gens, parce qu'il cherchait des coupables, pas des innocents ».
Du procès de l'affaire d'Outreau à Paris, qui devait s'achever jeudi 1er décembre, on pourrait dire l'inverse : non seulement les six accusés qui ont fait appel de leur condamnation ont été écoutés et surtout entendus, mais la présomption d'innocence a encadré les débats aussi sûrement que la présomption de culpabilité avait guidé toute l'instruction du juge Burgaud. Lorsque, le 18 novembre, quatre des condamnés de Saint-Omer, Thierry et Myriam Delay, Aurélie Grenon et David Delplanque ont disculpé Dominique Wiel, Franck et Sandrine Lavier, Thierry Dausque, Daniel Legrand et Alain Marécaux de toutes les accusations qu'ils avaient prononcées contre eux, leurs déclarations n'ont fait que confirmer la fragilité des charges que deux semaines de débats avaient déjà mise en évidence. Pour cela, il avait fallu tout reprendre dès le début, remonter méthodiquement à la source de cette affaire, traquer les invraisemblances, gratter sous les boursouflures du dossier.
Jour après jour sont apparus sous une lumière crue, ces moments où la procédure s'est emballée, jusqu'au désastre : la « parole des enfants » triturée et amplifiée par les adultes qui avaient la responsabilité de la recueillir ; le tête-à-tête délirant dans lequel le juge Burgaud s'est enfermé avec Myriam Delay ; l'impuissance des accusés face à la machine à broyer de l'enquête policière et judiciaire et qui a conduit le plus fragile d'entre eux à s'accuser de crimes qu'il n'avait pas commis ; ou encore la loterie des mises en examen dont a témoigné le bouleversant défilé des « innocents chanceux », selon la juste formule de l'un des avocats de la défense, Me Hubert Delarue.
Le réquisitoire historique prononcé, mercredi 30 novembre, par Yves Jannier en faveur de l'acquittement des six accusés, et les « regrets » solennellement exprimés à leur encontre par le procureur général de Paris, Yves Bot, ont confirmé qu'il n'est en effet « jamais trop tard pour que la justice démontre qu'elle existe », comme l'avait annoncé, dès le 23 novembre, Yves Jannier. Des quatre années de procédure, presque autant de détention provisoire et des deux procès d'assises qui auront été nécessaires pour que soient innocentés treize des dix-sept accusés de Saint-Omer, la justice aura encore des comptes à rendre et, elle l'a promis, des leçons à tirer.
« DICTATURE DE L'ÉMOTION »
Elle n'est pas la seule. Les dérives d'Outreau doivent nécessairement conduire à nous interroger. Elles sont aussi les nôtres. Existe-t-il aujourd'hui une rumeur plus simple à colporter et plus difficile à contrer que celle de pédophilie ? Un frisson collectif plus facile à susciter ? Comment ne pas voir qu'à chaque fois que l'affaire d'Outreau s'emballait aucun des verrous ne lui résistait ? On se souvient de la déposition à la barre de l'un des policiers chargés du dossier. Un homme expérimenté qui avait été notamment chargé d'enquêter sur le cas du chauffeur de taxi Pierre Martel, de l'abbé Dominique Wiel, et d'identifier un « Dany le grand », qui entraînera plus tard l'interpellation de deux Daniel Legrand, père et fils. « Par rapport à toutes les pistes lancées par les enfants, nous étions perplexes, mais nous nous disions : pourquoi pas ? »
Quand les mêmes enfants accréditeront la folle histoire du viol et du meurtre d'une petite fille belge, inventée par Daniel Legrand, le même observera : « Cela paraissait difficilement crédible, mais eu égard à ce qu'avaient raconté les enfants sur les ignominies qu'ils avaie nt subies, on n'était plus à ça près. » Et là encore, il s'était dit : « Pourquoi pas ? »
A la même barre de la cour d'assises, les assistantes maternelles ont souvent fait figure d'accusées. Mais pouvait-on demander à celles-là mêmes qui sont confrontées chaque jour aux manifestations de souffrance des enfants qui leur sont confiés de se montrer plus froides et plus circonspectes face à leurs récits qu'une société tout entière livrée, en la matière, à la « dictature de l'émotion », selon le beau titre du livre du psychiatre Paul Bensussan, écrit avec l'avocate Florence Rault (Editions Belfond, 2002), consacré aux allégations d'abus sexuels dans les séparations parentales ?
La remarque vaut aussi pour les assistantes sociales, qui se sont vu reprocher d'avoir tronqué la parole des enfants, et de l'avoir en quelque sorte démultipliée. Mais c'est oublier un peu vite les multiples procédures dans lesquelles les mêmes sont dénoncées comme fautives pour ne pas avoir alerté assez tôt sur des suspicions de violences sexuelles.
A l'heure où chacun s'émeut à juste titre du sort que la justice a trop longtemps réservé aux accusés d'Outreau, on ne résiste pas à raconter une anecdote. C'était il y a deux semaines, dans une école maternelle du 5e arrondissement de Paris. Les parents avaient été conviés à une réunion en vue de la préparation d'une « classe découverte » de quelques jours pour laquelle l'école sollicitait quelques accompagnateurs.
Une mère a pris la parole pour fixer une condition. « Je souhaite, a-t-elle dit, qu'aucun père n'accompag ne les enfants. » Au directeur qui lui en demandait les raisons, elle a indiqué sans l'ombre d'une hésitation : « A cause des risques de pédophilie ».
PASCALE ROBERT-DIARD