Je ne conteste pas davantage l’existence du traumatisme que celle de la dissociation : aucun psychiatre, à ma connaissance, ne met en doute de telles évidences. Il ne s’agit pas pour autant de notions univoques, et il faut distinguer les effets de différentes formes de traumatismes. Le traumatisme ponctuel, par un agresseur inconnu, est généralement accompagné chez la victime d’une sidération et d’un sentiment de danger, voire de mort imminente (cas d’une agression nocturne dans une ruelle obscure, ou lors d’une effraction du domicile…). On ne saurait confondre les conséquences d’une telle agression, évidemment ponctuelle, avec celles d’un traumatisme prolongé, mais bien plus insidieux, comme l’inceste ou l’emprise. Dans ces cas généralement intrafamiliaux (la configuration la plus courante est l’inceste beau-père belle-fille), c’est une véritable confusion qui est créée et entretenue chez la victime, au point que celle-ci peine à situer dans le temps le début de l’agression : le passage des gestes affectifs aux gestes abusifs est en effet souvent progressif.
On conçoit aisément que des traumatismes aussi différents n’aient pas les mêmes effets sur la mémoire ou sur les symptômes : plus insidieux, ils n’en sont pas moins redoutables (Assemblée nationale, audition du 6 mai 2026).
Chez les tenants de « la mémoire traumatique », je critique en revanche un raisonnement précis : celui qui fait de l’absence de souvenir, puis de son retour, notamment au cours d’une thérapie, une « preuve » de l’agression. Quand l’oubli est tenu pour une confirmation du traumatisme, et que le souvenir retrouvé prend la valeur d’une preuve, aucune observation ne peut plus contredire l’hypothèse. C’est ce que j’ai appelé une argumentation « performative » (Assemblée nationale, audition du 6 mai 2026).
Pour les tenants de « l’amnésie traumatique », le souvenir ressurgi de l’oubli, parfois après des décennies, serait parfaitement fiable, à la façon de la boîte noire d’un avion que l’on retrouverait après le crash et qui nous apprendrait très exactement ce qui s’est passé : c’est la théorie dite « des souvenirs retrouvés », dont les partisans font, de surcroît, un argument en faveur de l’imprescriptibilité des crimes sexuels. La prescription ne devrait selon eux commencer à courir qu’après la remémoration du souvenir… parfois des décennies après les faits allégués.
Cette théorie méconnaît les travaux de psychologie scientifique sur les distorsions que subit tout souvenir avec le temps, et l’abondante littérature consacrée aux faux souvenirs. Elizabeth Loftus a montré qu’il est possible d’induire, par simple suggestion, le souvenir d’événements qui n’ont jamais eu lieu, y compris d’événements pénibles (Loftus, American Psychologist, 1993).
À l’inverse, les événements gravement traumatiques sont en général bien mémorisés : les victimes souffrent moins de l’oubli que de souvenirs impossibles à effacer (McNally, Mayo Clinic Proceedings, 2007).
Ma position est celle qui domine aujourd’hui dans la littérature scientifique (Otgaar et al., Perspectives on Psychological Science, 2019). L’oubli partiel d’un traumatisme est un phénomène réel : défaut d’encodage dans un état de stress aigu, oubli ordinaire. Le « refoulement » complet, suivi d’une récupération fidèle des années plus tard, n’a en revanche jamais été démontré. Et aucune technique, qu’il s’agisse de l’hypnose ou d’autres méthodes, ne permet de distinguer de manière fiable un souvenir authentique d’un souvenir reconstruit.
En justice, un souvenir retrouvé demande donc à être confronté aux autres éléments du dossier. Cette inquiétude est partagée : en 2021, des psychanalystes et des juristes, dont un ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel, ont dénoncé dans une tribune l’usage de la théorie de l’amnésie pour réformer le droit pénal, qui, selon eux, amenait ses partisans à « envisager sans sourciller l’abandon de la présomption d’innocence » (Mezetulle, 2 avril 2021).