On cite souvent un épisode selon lequel j’aurais rendu un avis sur des enfants après quelques mots échangés en salle d’attente. Cette présentation est inexacte et caricaturale.
Dans cette expertise en affaires familiales, il s’agissait de rencontrer, interroger et pratiquer l’examen médico-psychologique de l’ensemble de la famille : parents et enfants. Après avoir vu les parents séparément (ne viennent devant l’expert psychiatre que les séparations parentales les plus conflictuelles), j’avais souhaité mettre les fillettes en confiance en présence de leurs deux parents, comme c’est mon habitude : cette phase d’observation est selon moi essentielle, en tout cas avec de très jeunes enfants, ce qui était le cas ici. Cette proposition n’a pas été acceptée par leur mère. Elle aurait pourtant pu permettre un entretien plus naturel et détendu, et m’aurait surtout permis d’observer le comportement (non verbal) des enfants. Les fillettes étaient-elles apeurées en présence de leur père, comme l’affirmait leur mère ? Ou l’auraient-elles, au contraire et comme je l’ai souvent observé, accueilli avec le sourire, voire avec des manifestations d’affection ? J’ai été privé de cette phase d’observation et de mise en confiance, ce que mon rapport déplore.
La cadette des deux sœurs n’avait que deux ans et ne parlait encore que très peu. Âgée de quatre ans, l’aînée refusait manifestement l’entretien, me tournant ostensiblement le dos tout au long de mon échange avec sa mère à son sujet, refusant le contact et plus encore l’idée d’un entretien individuel. Ce comportement d’opposition est clairement détaillé dans le rapport d’expertise, y compris les stratagèmes d’évitement de la fillette. Une seconde tentative, avant son départ, s’est heurtée au même refus muet.
Du fait du très jeune âge et du peu d’acquisition du langage de la cadette et de l’opposition de l’aînée, il a été impossible d’entendre les enfants dans mon bureau : les fillettes refusaient tout simplement de m’y suivre, aussi bien ensemble que séparément. L’entretien s’est donc déroulé dans la salle d’attente, une pièce de vingt-cinq mètres carrés aménagée pour les enfants (tableau, craies, jouets, livres enfantins), agréable, spacieuse, dotée de deux confortables canapés, où ne se trouvait évidemment aucune personne étrangère à l’expertise. Pendant la quasi-totalité de ce temps, durant lequel j’échangeais avec leur mère au sujet des enfants, tout en tentant d’établir un contact et d’instaurer un dialogue avec eux, la cadette s’est réfugiée dans une agitation ludique incessante, sans cesser de sourire.
C’est pour l’ensemble de ces raisons que j’ai précisé, dans mon rapport, qu’il serait « excessif de parler d’entretien », et parlé d’« observation » [des enfants]. Mais l’observation fait partie intégrante de l’examen psychiatrique, en particulier avec de très jeunes enfants refusant le dialogue. À tel point que le « diagnostic d’un mutisme » était une question tout à fait classique de l’internat de psychiatrie, ce qui montre l’importance de l’observation : attitude, gestuelle et mimique de l’enfant, nature du mutisme (ludique, oppositionnel, craintif, réticent).
Surtout, mon avis ne reposait évidemment pas sur cette seule observation. Mon rapport s’appuyait aussi, comme c’est la norme en matière d’expertise en affaires familiales, sur un long entretien avec chacun des parents, reçus séparément, l’analyse de l’histoire du couple et de la mésentente, les compétences parentales respectives et l’étude des pièces du dossier.
Cet épisode est d’ailleurs l’exception. Une expertise familiale peut demander, en tout cas dans les situations les plus complexes, cinq à six demi-journées de travail, dont une à deux pour la seule étude des pièces communiquées (Assemblée nationale, audition du 6 mai 2026). Chacun des parents est reçu, en général séparément, puis l’enfant, ou les enfants (dans le cas d’une fratrie, séparément puis ensemble).
Un entretien avec un enfant ne saurait avoir une durée calibrée : il dépend de l’âge de l’enfant, de son anxiété, de son éventuelle opposition… Il dure de vingt minutes à une heure et demie, selon ce que l’enfant peut supporter (Assemblée nationale, audition du 6 mai 2026). Un entretien long n’est pas toujours un meilleur entretien, surtout pour un enfant qui a déjà été interrogé à de multiples reprises.
Voilà comment cet épisode, unique dans une pratique de plus de 30 ans, s’est transformé en une accusation générale, selon laquelle je ne verrais les enfants que quelques minutes, en salle d’attente…