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« Il a traité les enfants d’Outreau de menteurs sans les voir. »

À Outreau, j’ai été cité comme témoin par la défense devant la cour d’assises d’appel de Paris, en novembre 2005, pour une critique purement méthodologique des expertises réalisées sur les enfants (Le Monde, 18 novembre 2005). Je n’ai pas expertisé ces enfants, ne l’ai jamais prétendu, et ne les ai pas davantage traités de menteurs. Un témoin qui procède à la lecture critique d’un rapport d’expertise ne réalise pas un nouvel examen clinique. La chambre disciplinaire de l’Ordre des médecins l’a relevé en 2025 : ma présence à ce procès avait pour origine une demande de la défense, j’ai été entendu par la cour d’assises « en sa qualité de sachant », et donner mon opinion critique sur les expertises n’avait rien d’anormal, « de l’aveu même d’un des experts en cause » (chambre disciplinaire de première instance d’Île-de-France de l’ordre des médecins, 14 mars 2025, n° C.2022-8081 et C.2023-8647). Le professeur Jean-Luc Viaux, dont j’avais critiqué le rapport, a en effet reconnu avec élégance le bien-fondé de certaines de mes critiques.

Ces enfants « étaient gravement victimes », je l’ai rappelé devant l’Assemblée nationale (Assemblée nationale, audition du 6 mai 2026). Mais l’un d’eux décrivait aussi, avec des soubresauts d’angoisse et semblant presque les revivre, des meurtres d’enfants qui n’avaient jamais eu lieu, commis sous ses yeux par son père. Il pouvait même dire où les enfants avaient été enterrés (on se souvient des images de pelleteuses creusant les jardins d’Outreau à la recherche de cadavres imaginaires). Myriam Badaoui, mère des enfants victimes et condamnée pour viols incestueux, l’avait dit à sa manière. Après sa spectaculaire rétractation en première instance, le président de la cour d’assises lui demandait si ses enfants avaient menti. Elle avait répondu :

« Ils ne mentent pas, Monsieur le Président… mais parfois, ils se trompent. »

Les conclusions des experts ne laissaient pourtant aucune place au doute. Le 1er décembre 2005, la cour d’assises d’appel a acquitté les six accusés qui avaient fait appel de leur condamnation. Sept autres avaient déjà été acquittés en première instance à Saint-Omer, en 2004 : au total, treize personnes ont été acquittées. Plusieurs avaient passé de longs mois en détention provisoire, et certains en sont sortis brisés. Un autre accusé, François Mourmand, est mort en détention provisoire avant même d’avoir été jugé, dans des circonstances jamais élucidées : le surdosage médicamenteux était-il volontaire, dans un passage à l’acte suicidaire ?

Mon analyse de cette terrible affaire d’Outreau, dont le retentissement a largement dépassé les limites de la France, a été publiée en 2011 dans une revue internationale de pédopsychiatrie (Bensussan P., « Forensic Psychiatry in France: The Outreau Case and False Allegations of Child Sexual Abuse », Child and Adolescent Psychiatric Clinics of North America, 2011, 20, p. 519-532). 

La question n’a jamais été de savoir si les enfants mentaient (je n’ai jamais douté que ces enfants, victimes de viols incestueux depuis leur plus tendre enfance, croyaient de toute leur âme à leur récit), mais si des conclusions aussi catégoriques de mes collègues étaient conformes aux règles de l’art. Les experts, comme le juge d’instruction, avaient affirmé sans l’ombre d’un doute que les déclarations des enfants étaient cohérentes, que leur témoignage restait « mesuré », qu’ils distinguaient parfaitement le réel de l’imaginaire, et qu’aucun élément ne permettait de dire qu’ils inventaient des faits. Or un enfant peut être sincère et rapporter des faits qui n’ont pas eu lieu, a fortiori s’il a été carencé affectivement, maltraité et interrogé de façon non professionnelle. Outre les meurtres imaginaires d’enfants, commis selon eux sous leurs yeux par leur père, les enfants avaient dit avoir subi des viols par les animaux d’une ferme que les enquêteurs n’ont jamais retrouvée. Mes confrères considéraient que de tels récits ne pouvaient avoir été inventés. Ils oubliaient que ces enfants avaient, malheureusement pour eux, été exposés très tôt à l’imagerie pornographique, y compris zoophile.

Les enfants d’Outreau avaient été entendus à plusieurs reprises par des enquêteurs qui n’étaient pas nécessairement formés à l’audition des mineurs, avec des questions suggestives. On leur avait présenté des photographies où ne figuraient que les suspects désignés par leur mère : chaque adulte que l’enfant reconnaissait avait donc nécessairement été désigné par elle, et les déclarations enfantines ne pouvaient que confirmer le récit maternel. Toute la France était saisie d’effroi, et la télévision évoquait les meurtres d’enfants que leur père aurait commis. Dans ces conditions, des conclusions aussi catégoriques revenaient à trancher à la place du juge la question de la culpabilité. C’est cette confusion des rôles que j’ai critiquée à l’audience, et que je critique encore.

Un expert ne doit pas prendre parti, ne doit pas être militant, quelle que soit la noblesse de la cause. L’institution judiciaire l’a rappelé à propos d’Outreau même. En 2015, la psychologue qui avait examiné les enfants lors du premier procès, et dont j’avais discuté les conclusions en appel, a été privée de son titre d’expert près la cour d’appel de Douai, sur la liste de laquelle elle figurait depuis 1989, après un avis défavorable de l’assemblée générale des magistrats. Ce retrait faisait suite à une lettre de la procureure générale de Rennes, qui écrivait : « Cette démarche militante (…) trahit un manque d’objectivité, d’impartialité, de neutralité, qu’on doit pourtant exiger d’un expert judiciaire » (Le Figaro, 30 novembre 2015). 

Une large partie des critiques qui circulent encore sur mon rôle à Outreau provient des écrits de cette psychologue.

Sources :

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