Cette accusation remonte à mon premier ouvrage, « Le Piège du soupçon », publié en 1999 et consacré aux allégations d’inceste dans les séparations parentales hautement conflictuelles, dont les juges aux affaires familiales s’inquiétaient alors de l’augmentation. Ce constat n’était pas le mien seul : la Chancellerie a réuni de 2000 à 2002 une commission consacrée à ces situations, dont j’ai fait partie et qui avait abouti à la remise d’un rapport au garde des Sceaux.
Ce livre ne niait pas l’inceste. Il portait sur la difficulté de distinguer les révélations fondées de celles qui ne l’étaient pas. Andrée Ruffo, alors juge à la chambre de la jeunesse de la Cour du Québec et fondatrice du Bureau international des droits des enfants, figure internationale de la protection de l’enfance, l’avait préfacé, y voyant un ouvrage « courageux et nécessaire », le qualifiant même « d’outil éducatif de premier ordre ».
Pour les militants les plus radicaux, chercher à distinguer le vrai du faux revenait à nier le vrai… puisque les fausses allégations, c’est bien connu, n’existent pas, ou sont si rares que l’on peut les négliger. Et comme les auteurs d’inceste sont en très grande majorité des hommes, les soupçons infondés visaient eux aussi des pères : d’où l’étiquette d’expert qui « prend le parti des pères ».
Cette conviction, selon laquelle les fausses allégations seraient si rares que l’on pourrait — peut-être même que l’on devrait — les négliger, n’a rien d’une caricature. Le 2 avril 2026, devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, le Dr Maurice Berger, pédopsychiatre, affirmait que « la déclaration spontanée d’un enfant est exacte dans 99,9 % des cas » (Assemblée nationale, audition du 2 avril 2026). La précision à la décimale près laisse songeur : elle prête à la psychiatrie le degré de certitude d’une analyse génétique, alors que notre discipline, en ce domaine plus qu’en tout autre, devrait rester modeste. Le mot qui compte est pourtant ailleurs : « spontanée ». Il est exact qu’un dévoilement spontané, celui d’un enfant qui se confie de lui-même, est bien plus fiable qu’un dévoilement sollicité, obtenu après les questions répétées d’un adulte inquiet (voir la question 7). Mais c’est précisément ce qu’il faut établir dans chaque dossier, et dans les séparations très conflictuelles, les révélations sont souvent sollicitées.
Le Dr Maurice Berger évaluait entre 0,5 % et 6 % la part des « fausses allégations volontaires » émanant des parents. Volontaires, c’est-à-dire mensongères : il ne parlait là que de calomnie, et non d’erreur. Ce qui revient à confondre sincérité et véracité : on peut être sincère et se tromper. Or une fausse allégation émane le plus souvent d’un parent sincère, convaincu à tort, dont l’inquiétude se transmet à l’enfant. Il citait d’ailleurs, lors de cette même audition, une statistique selon laquelle 35 % des allégations seraient « sans fondement » : de quoi ne pas tenir les fausses allégations pour négligeables.
Mon rôle n’est de défendre ni les pères ni les mères : seule la position des militants peut être connue d’avance, et elle présente l’avantage de la simplicité. Le juge me demande d’étudier les liens de l’enfant avec chacun de ses parents, les risques auxquels il est exposé, l’aptitude de chaque parent à préserver le lien avec l’autre, et les moyens de sortir de l’impasse. Mes conclusions varient donc. Il m’arrive de juger une reprise des visites impossible, de ne la préconiser qu’en point-rencontre, ou de la subordonner à la présence d’un tiers de confiance. Les exemples donnés devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale lors de mon audition du 6 mai 2026 en témoignent.
Ce reproche a pourtant été reproduit tel quel, comme une vérité. Le 6 juillet 2022, Libération attribuait au Dr Laurent Layet, président de la Compagnie nationale des experts psychiatres près les cours d’appel, la phrase : « Paul Bensussan se range du côté des pères. » Le Dr Layet a démenti par écrit, à plusieurs reprises, avoir tenu ces propos. Libération ayant refusé de publier mon droit de réponse, la cour d’appel de Paris lui a ordonné de le faire et l’a condamné à me verser une provision de 3 000 euros. Elle relève que l’article portait « à l’évidence gravement atteinte à l’honneur et à la réputation de M. Bensussan, qui perd ainsi toute crédibilité professionnelle auprès des magistrats potentiellement amenés à le désigner » (Cour d’appel de Paris, 22 septembre 2023, RG n° 23/00903).
Mais les arrêts de cour d’appel, on en conviendra, sont moins lus que la presse grand public : le mal était fait, et l’article continue de tourner en boucle sur les réseaux sociaux.
On me prête aussi des liens avec des associations de pères. La chambre disciplinaire de l’Ordre des médecins a vérifié ce point : il ne s’agissait que d’une invitation en tant qu’orateur à un colloque de l’association SOS Papa, en 1999, aux côtés d’un juge aux affaires familiales. Je n’ai jamais été membre d’aucune association, et n’entretiens avec SOS Papa « aucun lien particulier » (chambre disciplinaire de première instance d’Île-de-France de l’ordre des médecins, 14 mars 2025, n° C.2022-8081 et C.2023-8647).
Bien au contraire : j’ai toujours dit qu’un expert ne devrait jamais être militant, quelle que soit la noblesse de la cause. Cette exigence devrait valoir pour tous, y compris pour mes confrères engagés auprès d’associations de protection de l’enfance, que leur engagement semble parfois en dispenser.
On me reproche enfin de discréditer les mères qui cherchent à protéger leur enfant. Un parent qui signale des faits inquiétants doit être écouté. Mais la « parole de l’enfant » n’est pas toujours une parole : chez un tout petit, elle peut être un symptôme psychosomatique qu’il faut interpréter. Et elle n’émane pas toujours de l’enfant : l’inquiétude d’un parent peut susciter de multiples interrogatoires domestiques, au risque d’être communiquée à l’enfant. La détresse de ce parent doit être prise en considération, mais elle ne peut à elle seule avoir valeur de preuve.
Appliqué sans discernement, le principe de précaution fait des ravages : un enfant privé d’un parent sur la foi d’une accusation jamais établie (il sera a contrario toujours impossible de démontrer que l’abus n’a pas eu lieu) peut grandir dans la conviction d’avoir été abusé. L’abus est alors psychologique. Le DSM-5, dernière édition de la classification américaine des troubles mentaux, range d’ailleurs, parmi les situations pouvant faire l’objet d’un examen clinique, la « maltraitance psychologique de l’enfant » et l’« enfant affecté par la détresse relationnelle parentale ».
L’une et l’autre de ces détresses méritent la même attention, et une expertise digne de ce nom doit mettre en balance les deux risques d’erreur (voir la question 7).
Bensussan P., Inceste, le piège du soupçon, Belfond, 1999, préface d’Andrée Ruffo.
Cour d’appel de Paris, pôle 1, chambre 8, arrêt du 22 septembre 2023, RG n° 23/00903 ; note à la Gazette du Palais, 24 septembre 2024.
Chambre disciplinaire de première instance d’Île-de-France de l’ordre des médecins, décision du 14 mars 2025, n° C.2022-8081 et C.2023-8647 (plaintes des associations CDP-Enfance, Innocence en danger, REPPEA et Collectif féministe contre le viol).
American Psychiatric Association, DSM-5, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, 2013 (trad. française Elsevier Masson, 2015).